QUAND J’EN AURAI FINI AVEC TOI (9)

Jean-Philippe Bernié

Hubert Gatwick et Eric Duguet opinèrent de la tête. Claire regardait Michel avec une certaine méfiance. Ce dernier enchaîna :
— Puisque nous sommes là-dessus, autant régler la question du partage des éventuelles royalties provenant du futur brevet. Vous savez que l’université garde 25 %, le département 10 %, et vous, les professeurs, partagez — avec vos chercheurs — les 65 % restants. Un tiers pour chaque équipe ?
Il y eut un bruit provenant de la gorge de Claire Lanriel. Eric Duguet ne chercha pas à dissimuler un large sourire et Hubert Gatwick parut soudain très heureux.
— Nous n’avons aucune raison de décider d’un partage maintenant, dit Claire d’un ton glacial. Personne ne peut prédire ce que seront en bout de ligne les apports respectifs de nos équipes.
Michel écarta légèrement les mains.
— Les avocats sont des gens qui ont horreur du flou, surtout quand des sommes aussi importantes sont en jeu. Ils voudront connaître ces chiffres. Si j’en juge par les rapports techniques qui m’ont été transmis, vous avez tous les trois des rôles d’importance similaire. Un partage égal présente par ailleurs l’avantage de la simplicité.
— La simplicité n’est pas un facteur à considérer, et je conteste votre évaluation de nos contributions. Il est évident que…
— Je suis d’accord avec Michel, coupa Eric. Mon équipe s’occupe de la forme des ailes, celle d’Hubert de leur structure interne, celle de Claire du revêtement. Trois contributions nécessaires, chacun apportant ses compétences. Ça ne bougera pas.
— Des contributions nécessaires ne sont pas forcément égales, dit Claire d’une voix qui commençait à se crisper. La question du revêtement de l’aile est cruciale et demandera des efforts énormes à mes chercheurs.

— Ils y sont habitués, murmura Eric, s’attirant un froncement de sourcils de Michel.
— Il me semble, intervint Hubert Gatwick, que nous sommes tous les trois associés sur ce projet, sans qu’aucun ne soit… euh… subordinated aux autres. Le partage en parts égales est donc logique. Je suis pour.
— J’y suis totalement opposée, répliqua Claire. Mon équipe apporte la contribution la plus importante, le dernier rapport l’indique très clairement.
— Bonté divine, c’est vous qui l’avez rédigé ! s’exclama Eric.
— Je suis la coordonnatrice du projet et je…
— Ne confondez pas coordonner et ordonner !
— Hmm hmm, fit Michel.
Les autres se turent. Le directeur du département continua doucement :
— Voilà pourquoi je mets cette question sur le tapis aujourd’hui. Je ne veux pas que cette scène se déroule lors de notre première rencontre avec les avocats. Avant toute chose, nous devons trouver un accord sur ces royalties. Si nous n’y parvenons pas, je préviendrai le doyen de la Faculté ainsi que le vice-principal, qui tenteront un arbitrage.
— Ce n’est peut-être pas la peine d’aller jusque-là, dit Eric.
— L’administration est là pour qu’on s’en serve.
Claire redressa le torse et leva le menton.
— Je n’accepterai pas qu’on m’impose une décision.
— C’est votre droit, dit Michel. Faute d’entente, la hiérarchie recommandera sans doute un arrêt immédiat de toutes les activités sur le projet.
Il y eut un silence. Michel reprit, en parlant plus lentement :

— Une demande de brevet international coûte au bas mot cent mille dollars. La Faculté n’engagera pas une telle somme si elle n’a pas la certitude que les professeurs impliqués sont prêts à jouer le jeu dans l’harmonie et la confiance. Le temps presse. Faites-moi connaître votre décision le plus rapidement possible.
Il se leva. En sortant, il se retourna et dit d’un ton négligent :
— J’oubliais, Claire. J’ai parlé à May Fergusson et Christine Verlanges, et nous avons réglé le problème de vos étudiants contraints de travailler dans un réfrigérateur. Ils vont s’installer provisoirement au fond de la bibliothèque. Le déménagement aura lieu la semaine prochaine, quand il y aura moins de monde dans le bâtiment à cause de la semaine de relâche. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser…
Et il partit. Eric se tourna vers Claire, un peu goguenard.
— Eh bien, il semble que la science doive s’incliner une fois de plus devant la finance. Nous voilà contraints de parler d’argent.
— Je vous ferai part de mes commentaires, lâcha Claire en se levant.
Elle rassembla ses dossiers et quitta la salle sans rien ajouter d’autre. Gatwick attendit que la porte se referme :
— Un à zéro. Maintenant c’est à nous de jouer. La répartition en trois tiers vous convient-elle ?
— Bien sûr, fit Eric. Mais l’impératrice ne va pas se laisser faire !
— Elle ne se laissera jamais faire. Enfermée dans son cercueil, elle fera tout pour en sortir.
— Il paraît que dans des cas pareils il faut enfoncer un pieu dans le cœur. Mais s’il n’y a pas de cœur ?
Gatwick ricana, puis salua Eric et remonta à l’étage des bureaux. Quelques instants plus tard, il se laissa tomber avec un soupir d’aise dans son vieux fauteuil usé et confortable. Claire était tellement prévisible ! Elle voulait plus, toujours plus, c’était comme ça, et tout le monde finissait même par trouver ça normal. Pour lui, par contre, ces royalties n’avaient guère d’importance. Il n’avait jamais couru après l’argent et était à un point de sa carrière où les jeux financiers étaient faits : il aurait une retraite largement confortable… Une retraite confortable. Son visage s’assombrit. À cinquante ans, la perspective d’une retraite confortable est une source de sérénité lointaine. À soixante-sept ans, c’est un couperet.
Quelques jours plus tôt, Gatwick avait reçu de la Faculté un nouveau courrier, un peu plus pressant que les précédents, détaillant le package offert aux professeurs âgés de plus de soixante-cinq ans et qui souhaitaient prendre leur retraite. Très intéressant financièrement, certes. Il fallait bien les convaincre de laisser la place aux jeunes. Mais Gatwick n’avait pas envie d’arrêter de travailler. Depuis la mort de sa femme dans un accident de la route, dix ans plus tôt, sa vie s’était petit à petit rétrécie autour de son bureau. Son fils unique travaillait dans le nord de l’Alberta et était trop occupé à extraire du gaz pour entretenir avec son père des relations suivies. Que deviendrait sa vie s’il cessait de travailler ? Une longue suite de jours qui s’étiolent, passés à attendre le lendemain, sans but, sans direction, sans rien à faire, où le summum de l’excitation consisterait à remplir la grille des mots croisés du Globe and Mail, chaque jour plus inutile et improductif que le précédent, chaque jour comme une photocopie de la veille, juste un peu plus pâle, avec, quelque part sur le chemin, inévitablement, sa vieille amie qui l’attendait, prête à l’accueillir, prête à lui faire oublier tous ses problèmes…

Gatwick frissonna. Il ne fallait pas — il ne fallait pas qu’il laisse ses pensées dériver dans cette direction. Il était sobre depuis plus de vingt-cinq ans, et même la mort de sa femme ne l’avait pas fait replonger. Mais la pensée de la retraite et du vide qui l’accompagnerait, ce vide qui exigerait d’être comblé, le terrorisait. Il devait tout faire pour rester à l’université quelques années encore, au moins jusqu’à soixante-dix ans, peut-être soixante-quinze. Pour cela, il lui faudrait jouer ses cartes avec précaution. La note de la Faculté était claire. On souhaitait que cette année scolaire fût la dernière où il enseignât. Par contre, on acceptait qu’il poursuive ses activités de recherche, à la discrétion du directeur de son département. Il n’y aurait aucun problème avec Michel Berthier. Mais si Claire Lanriel devenait directrice, il serait immédiatement placé sur un siège éjectable.

Après la réunion, Claire passa un long moment à parcourir le site Internet de l’université pour examiner tout ce qui faisait référence à la propriété intellectuelle, à la résolution des conflits entre professeurs et au rôle éventuel des grosses légumes de la Faculté là-dedans. Les grands principes étaient bruyamment affirmés, et les détails laissés dans le flou. Là comme ailleurs, l’administration menait la danse à sa guise. Si Michel Berthier tentait de manœuvrer dans le projet Wing 3000 comme il l’avait annoncé, elle devrait trouver un moyen de le contrer. Oui, mais… déclencher contre lui une guerre à laquelle le doyen ou le vice-principal de la faculté se trouveraient mêlés n’aiderait en rien ses plans de carrière. On n’aimait pas les fauteurs de trouble. Il fallait qu’elle sache se montrer souple si elle voulait être nommée à la tête du département. Mais il était absolument hors de question qu’elle accepte ce ridicule partage en trois parts égales !
Plus la journée avançait, et plus l’humeur de Claire s’assombrissait ; peu après dix-huit heures, elle quitta Richelieu et rentra chez elle, fatiguée et sur les nerfs. Twiddlekat se cachait toujours. Elle finit par trouver le chat roux sous le lit et elle tenta de le faire sortir, mais il refusa. Il avait à nouveau très peu mangé, l’écuelle qu’elle avait laissée pleine au pied de la machine à laver était pratiquement intacte. Par contre, il avait beaucoup bu, ce qui était inhabituel. De guerre lasse, Claire prit dans le frigo un peu de rosbif qu’elle avait préparé la veille et mangea en regardant un journal télévisé français sur Internet. En sortant de table, elle s’enfonça dans les profondeurs de son canapé en cuir et zappa, mais il n’y avait rien d’intéressant à la télévision.
En fait, elle avait besoin d’un vrai moment de détente. On était mercredi soir. Kevin travaillait peut-être. Sinon, ce serait un autre. Claire lui avait déjà fait des infidélités. Elle prit une douche, passa un chemisier blanc et une jupe de cuir noir, se maquilla un peu plus que pour la journée et appela un taxi.

Quelques minutes plus tard, elle arrivait dans le quartier des bars branchés près de l’université Concordia. Elle descendit de voiture dans une rue transversale, devant une grande maison victorienne un peu en retrait. Au rez-de-chaussée, de la vaisselle de porcelaine et des pièces d’argenterie s’étalaient dans la vitrine illuminée d’une boutique de luxe.

La suite de ce roman
dans la prochaine édition de
Gay Globe Magazine