La triple combinaison:

une arme terrible qui a ses limites.


L'année 1996 aura marquée le monde particulièrement pour l'utilisation d'une nouvelle catégorie de médicaments dans le traitement du SIDA: les inhibiteurs de protéase. Les patients découvrent un nouvel outil moins toxique, les médecins peuvent enfin faire la guerre au virus avec des armes à la hauteur et le gouvernement place le nouveau médicament sur la liste des produits remboursés. Tout le monde semble s'être donné le mot pour donner "une chance" à ce qui est en passe de devenir le miracle du siècle.

Afin de mieux comprendre les effets de cette nouvelle catégorie de médicaments anti-SIDA et d'en constater les effets positifs concrets sur les patients, RG a pensé vous proposer un dossier complet sur le sujet. Conversation avec un malade, rencontre avec un médecin traitant, explications plus techniques de la compagnie pharmaceutique qui produit les inhibiteurs de protéase, ce dossier est est un à garder précieusement pour référence.


Il frôle la mort et revit.

Denis (nom fictif) a 37 ans. Séropositif depuis plus de 11 ans, il admet avoir eu des pratiques sexuelles plutôt risquées à une époque où on ne connaissait pas encore assez bien le SIDA. Asymptomatique pendant de nombreuses années, la maladie lui est tombé dessus avec un malin plaisir. En 2 ans, il aura attrapé trois pneumonies, développé un sarcome de Kaposi, le candida, l'herpès, les verrues qui se déchaînent sans compter une dépression nerveuse. Ses CD4 sont même descendues à 3. En l'espace d'un mois et demi, il est passé de 183 livres à un mince 123. Affaibli et en constante douleur, on ne donnait pas cher de sa vie:<<... En dernier, on me donnait quelques semaines à vivre. J'étais toujours dans un semi coma, je me pensais fini...>> de nous confier avec émotion ce jeune entrepreneur montréalais. Denis se déplaçait en chaise roulante, on le lavait, il n'était plus ce jeune fringuant que tout le monde admirait.


Et puis tout change avec une pilule.

Sur son lit de mort, son médecin lui prescrit un nouveau produit. Encore sous protocole, seuls 200 canadiens peuvent entrer dans l'étude. Denis a donc avalé son premier inhibiteur de protéase en combinaison avec son AZT et son 3TC en février 1996. En moins de 7 semaines, il pouvait marcher à nouveau, monter l'escalier et pratique même aujourd'hui le ski, son sport préféré:<<... Ça a commencé assez rapidement. Je sentais monter en moi une nouvelle énergie. Je dormais moins longtemps, j'étais plus en forme. Puis un jour, j'ai réalisé que je revenais de la frontière finale, je revivais...>>

Denis prend ses médicaments assidûment, il se fait d'ailleurs une mission d'aller visiter les malades comme lui afin de les stimuler à prendre régulièrement leur médication. C'est vital!

Du sérieux ou de la frime?

La page web de la revue Poz (http://www.) spécialisée dans les nouvelles s'adressant aux personnes séropositives, publiait dernièrement un texte intitulé "L'attaque du monstre mutant". Dès le début, l'auteur Mike Barr affirme que l'AZT supprimerait le VIH mais qu'il créerait aussi un virus qui proliférerait plus vite, qui serait plus virulent et qui amènerait une mort plus rapide. L'auteur se baserait d'ailleurs sur des recherches encore très fragmentaires voulant que la prise irrégulière de la médication, en particulier les inhibiteurs de protéase, entraînerait la naissance d'un nouveau virus. Or, il semble bien que d'après les spécialistes sur le terrain, on devrait plutôt parler de résistance du VIH à un médicament si la prise ne se fait pas assidûment, à tous les jours, à chaque heure.


Qu'en pensent les médecins sur le front?

Le Docteur Marcel Bélanger, omnipraticien du C.L.S.C. des Faubourgs suit et traite de façon régulière plus de 25 patients séropositifs et sidéens. Son expertise remonte aux trois dernières années de la maladie et depuis ce temps, il est toujours resté à la fine pointe de l'arsenal médical:<<... Jusqu'à tout dernièrement, c'est à dire moins de deux ans à peine, je n'avais pas vraiment les moyens de contrer les effets de la maladie. Il n'y avait pratiquement que l'AZT et les analogues nucléosides conçu spécialement pour combattre le virus, nous parlions plus de conseils et d'espoir...>>

Aujourd'hui, le Dr Bélanger avoue que pour la première fois, nous avons des armes puissantes, efficaces et éprouvées (la triple combinaison). Le virus est mieux connu et on commence à produire des médicaments qui sont plus spécifiques:<<... Est-ce qu'on peut parler de guérison? définitivement pas. De chronicité? Ça reste à voir dans le temps, mais on peut certes parler de sursis...>> nous confie t-il le sourire aux lèvres. En effet, près de 90% des patients traités à l'aide d'une triple combinaison de médicaments présentent une amélioration notable voire même spectaculaire de l'état de santé. Les trois médicaments généralement utilisés sont deux analogues de nucléosides (AZT, 3TC, etc.) et un inhibiteur de protéase. Depuis un an, plusieurs patients du Dr Bélanger sont passés de la phase terminale avancée (phase IV) à un état de santé leur permettant de recouvrer une bonne autonomie, de faire du sport et certains pourraient même recommencer à travailler. Encore plus intéressant, certains patients démontrant une atteinte neurologique grave peuvent sortir de leur confusion et présenter des caractéristiques presques normales.


La charge virale: comment dénombrer l'énemie!

On évalue généralement l'état de la maladie en fonction de la charge virale, du décompte des CD4 et de l'examen physique. Plus le malade présente de symptômes, plus la charge virale peut-être élevée et vice versa. Grâce à la triple combinaison, on observe chez la plupart des malades une charge virale très basse ou indécelable. Comme la charge virale ne se mesure que dans le sang, le virus n'en est pas moins présent dans les organes qui agissent comme des réservoirs impossibles à sonder. En effet, à ce jour, il n'existe aucun moyen de vérifier la charge virale dans les organes sauf par une biopsie, qui n'est pas une procédure standard. C'est d'ailleurs ce qui inquiète les chercheurs:<<... Comme il est impossible pour l'instant de faire disparaître le virus des organes, il agit dans les réservoirs et peut causer des dommages à longue échéance....>> de nous confier le Dr Bélanger. La science chercherait donc une solution à ce dernier problème qui nous amènerait véritablement vers la chronicité si ce n'est la guérison.


Un défi de taille

Le défi à court terme résiderait donc dans la fidélité au traitement. Comme le virus a la capacité de se reproduire à un rythme effarant (de 100 à 1,000,000 unités par jour), la prise assidue de la triple combinaison devient LE facteur de survie. Il suffit d'une seule journée sans traitement pour que le virus reprenne de la force:<<...Quand un patient cesse temporairement de prendre sa médication, peu importent les raisons, il se créé une résistance au médicament, particulièrement aux inhibiteurs de protéases. On peut toujours changer le médicament mais comme la variété est limitée, on arrive vite à ne plus avoir d'alternatives. Plus le patient prend sa médication régulièrement, plus ses chances de survie sont grandes...>>

La triple combinaison est un avantage pour la clientèle et un nouvel outil pour les médecins. La science est en effervescence, ça bouge beaucoup. D'ici un an, on peut s'attendre à une flopée de nouveaux médicaments et de protocoles qui vont donner encore plus d'espoir de nous dire le Dr Bélanger. Les malades peuvent commencer à penser au lendemain, et pourquoi pas à l'an prochain? <<... Quand je vois un patient qui était mourant il y a quelques semaines à peine revenir à lui, reprendre vie, c'est la fête, je crie "victoire" dans ma tête, ne serait-ce que pour le présent...>>

R.L.C.