QUAND J’EN AURAI FINI AVEC TOI (10)

Jean-Philippe Bernié

Claire monta l’escalier extérieur, poussa une lourde porte de chêne
et se retrouva dans un décor cossu de velours rouge, de lustres
de cristal, de parquets cirés et de tapis épais. La propriétaire des
lieux l’accueillit d’un sourire et prit son manteau. Claire entra dans
le bar. L’éclairage était tamisé, la musique discrète, et la clientèle
exclusivement féminine. Parmi les colonnes et les plantes vertes
étaient disséminées des tables surmontées de lampes à abatjour
; des femmes seules y lisaient des journaux, ou simplement
buvaient un verre. Des jeunes gens passaient fréquemment entre
les tables. Ils étaient beaux, portaient des chemises ajustées et
des pantalons moulants. Parfois, ils s’arrêtaient pour échanger
quelques mots avec la cliente à qui ils apportaient un verre ; parfois,
ils s’asseyaient avec elle ; parfois, ils la raccompagnaient
lorsqu’elle allait chercher son manteau ; parfois, ils partaient avec
elle. Claire s’assit et un grand blond taillé comme une statue romaine
vint rapidement prendre sa commande. Lorsqu’il lui apporta
un gin tonic, Claire lui demanda si Kevin travaillait.
— Kevin ? Il vient de sortir. Voulez-vous que je l’appelle ?
Claire hocha la tête. Le grand blond revint peu après et l’informa
que Kevin serait là dans quelques minutes. Il lui proposa de lui
tenir compagnie en attendant ; elle accepta et lui offrit un verre.
Agréablement surpris, il s’assit près d’elle et lui demanda ce qu’elle
faisait dans la vie.
— Professeur d’université.
— Wow, dit le grand blond avec admiration.
Elle n’avait aucune envie de s’étaler plus avant sur son existence
et lui retourna la question. Il finit par lui avouer que sa copine venait
d’accoucher ; l’argent se faisait rare. Elle l’écouta avec indulgence,
elle aimait bien les escortes modèle standard, agréables à regarder
et avec quatre cents mots de vocabulaire. Ces garçons étaient en
général complètement inoffensifs. Kevin était différent : il avait un
cerveau et de la culture. Ça rendait la chose plus stimulante.
— Vous avez un accent français, vous venez de là-bas ?
— J’ai longtemps habité Paris.
— J’aimerais tellement visiter Paris. Il paraît que c’est tellement
beau…
— Bonsoir, Claire, dit une voix derrière elle.
Elle se retourna. Kevin — deux cents livres de muscles surmontées
de longs et épais cheveux noirs — était derrière elle. Mais
aujourd’hui, constata-t-elle avec un léger dépit, il avait ramené ses
cheveux en arrière, noués en queue de cheval. Ça lui allait moins
bien.
— J’ai reconnu vos cheveux, dit Kevin. Toujours Eva Marie Saint
dans La Mort aux Trousses.
Il la vouvoyait depuis le début, ce qui était charmant. Sentant que
sa présence n’était plus souhaitée, le grand blond remercia Claire
pour le verre et s’éclipsa.
Quelques minutes plus tard, Claire et Kevin entrèrent dans une
chambre d’hôtel de la rue Saint-Hubert, près de la gare routière.
La chambre sentait le moisi et ils s’unirent en une étreinte âpre,
sans douceur ni tendresse. Puis Claire se rhabilla, prit son sac et
en sortit deux billets de cent dollars qu’elle posa sur le lit. Kevin la
regarda faire et ne bougea pas.
— Tu veux plus ?
— Non. Je pensais… je pensais qu’on pourrait faire autre chose.
Ça ne vous tenterait pas, toute une nuit ?
— Non. Je n’ai aucune envie de me réveiller dans un endroit pareil.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire. On pourrait aller chez vous.

Claire se raidit, un peu surprise. Elle répliqua :
— Notre arrangement actuel me satisfait et je ne vois pas de raison
d’en changer.
Kevin la regarda sans mot dire et, pour la première fois depuis le
début de leur relation, Claire se demanda ce qu’il pouvait chercher.
Elle le connaissait depuis… depuis près de six mois, déjà. Voulait-il
qu’elle le sorte de sa vie d’escorte, voulait-il qu’elle l’entretienne ?
Et d’ailleurs, que faisait-il dans l’existence ? Il s’exprimait correctement,
il avait une bonne éducation ; il était sans doute étudiant
quelque part. Les filles n’étaient pas les seules à devoir user de
leurs charmes pour payer leurs frais de scolarité. Elle ne savait rien
de lui et n’avait aucune raison d’aller au delà. Alors qu’elle restait
silencieuse, Kevin ajouta :
— Si vous préférez, on pourrait aller chez moi.
Ça, c’était inattendu, et presque attirant.
— J’y réfléchirai. Merci pour la proposition.
Elle se rhabilla sous le regard de Kevin, toujours nu sur le lit.
Lorsqu’elle enfila son manteau, il dit :
— Vous pouvez reprendre votre argent. Ce soir, c’est moi qui offre,
mais à une condition.
— Laquelle ?
— Prenez votre mobile et ouvrez-le.
Claire obéit. Il continua :
— Voici mon numéro personnel. Mettez-le dans la mémoire de
votre téléphone et appelez-moi un de ces jours.
Elle s’exécuta, reprit les billets et sortit de la chambre. En passant
la porte, elle se retourna :
— Bonne nuit, Kevin.
— Bonne nuit, Claire.
Le jeudi matin, Monica glissa sous la porte de Claire Lanriel le rapport
qui détaillait toutes les étapes de l’expérience qui menait à la
couche striée. L’expérience recommencée était un succès total : le
rendement des panneaux solaires était exactement le même que
pour la manip’ précédente, supérieur à 50 % ! Et si elle essayait
d’améliorer encore les choses en modifiant la composition de son
mélange de solvants ? Elle se rendit à la bibliothèque pour chercher
des données physico-chimiques. En travaillant à plus haute
température, les fibres seraient plus élastiques et le rendement de
la synthèse pourrait être plus élevé…
— Bonjour, Christine, dit-elle en entrant.
La bibliothécaire sursauta. Décidément, elle ressemblait de plus en
plus à une souris craintive !
— Bonjour, Monica. Vous allez bien ?
— Très bien ! Mes expériences avancent. Claire est très contente.
Une lueur d’hostilité s’alluma dans le regard noir de Christine Verlanges.
Claire était particulièrement impopulaire auprès du personnel
et Monica décida de la défendre.
— Vous savez, Claire est très exigeante, mais au fond c’est une
bonne boss. Je suis contente de travailler avec elle. Elle forme bien
ses étudiants.
Christine Verlanges pinça les lèvres.
— Je ne sais pas si elle les forme bien, mais je sais qu’elle en a fait
pleurer beaucoup.
— Hein ?!
— Je me souviens d’un Chinois. C’était il y a quelques années.
Il devait finir sa thèse pour occuper un poste important dans une usine
là-bas. Claire l’a contraint à faire des tas d’expériences supplémentaires
et il a dû rester un an de plus ici. À cause de ça, il a perdu
l’emploi qui l’attendait. Elle a été inflexible. Elle l’a même menacé de
ne pas signer les papiers dont il avait besoin pour ses visas. Le pauvre
garçon était malheureux comme les pierres.
Monica ne sut que répondre. Claire n’irait quand même pas jusquelà
! Et puis… l’attitude de Christine était curieuse. Elle avait toujours
été discrète, effacée, en retrait… pourquoi se lançait-elle soudain dans
des accusations aussi invraisemblables contre un des professeurs de
département ?
— Vous avez un problème avec Claire ? demanda-t-elle d’un ton sec.
Le rouge monta aux joues de Christine et elle battit en retraite derrière
son bureau. Bien sûr qu’elle a un problème avec Claire. Claire
aime les gens compétents, décidés, qui savent ce qu’ils veulent, pas
comme cette porcelaine désemparée de Christine Verlanges. Monica
songea qu’elle avait, elle, les qualités requises pour être appréciée
de Claire. Et si, après sa thèse, elle restait à Richelieu, continuait ses
travaux de recherche et essayait, peut-être, de devenir professeure
au département ?… Avec Claire Lanriel, elle ferait une équipe du tonnerre
!
Deux étages plus haut, Claire ouvrait la porte de son bureau et découvrait
par terre le rapport de Monica. Elle le ramassa, le feuilleta rapidement
et, quelques minutes plus tard, s’attaqua à la rédaction d’un
document intitulé : Déclaration de découverte : augmentation du rendement
énergétique de panneaux solaires. Inventeur : Professeure
Claire LANRIEL.
À peu près au même moment, Eric Duguet découvrait lui aussi une
enveloppe glissée sous sa porte. Une enveloppe blanche, sans timbre
ni adresse, où son nom était calligraphié en grosses lettres bleues
majuscules.
La professeure Lanriel a truqué les résultats de sa thèse. Demandez
au professeur Berthier.
Eric sortit en trombe de son bureau, s’engouffra dans l’escalier et déboula
dans la bibliothèque, faisant sursauter Christine Verlanges qui
classait des revues sur un présentoir.
— Bonjour, Christine ! s’écria-t-il. Où cachez-vous les thèses ?
— Les plus récentes sont dans l’armoire du fond, entre les fenêtres,
professeur Duguet. Les plus anciennes sont dans la réserve. Connaissez-
vous l’année de celle que vous cherchez ?
— Oh, ça doit faire au moins quinze ans, peut-être vingt…
— Dans ce cas, regardez entre les fenêtres. Elles sont classées par
ordre alphabétique.
Eric se dirigea vers le fond de la bibliothèque et revint un peu plus
tard, dépité.
— Je ne la trouve pas… peut-être ne l’avez-vous pas.
— Je vais chercher dans la base de données, dit Christine en s’asseyant
devant son ordinateur. Qui est l’auteur ?
— Claire Lanriel.
— Ah, mais le professeur Berthier l’a empruntée l’autre jour ! Je ne
crois pas qu’il l’ait ramenée.
La suite de ce roman
dans la prochaine édition de
Gay Globe Magazine